« 1 janvier 1864 » [source : BnF, Mss, NAF 16385, f. 1-2], transcr. Marie-Laure Prévost, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12962, page consultée le 26 janvier 2026.
Guernesey, 1er janvier 1864, vendredi matin, 8 h. ½
Cher, cher bien aimé, si l’âme était palpable et si elle avait une forme visible tu
la sentirais en ce moment t’étreignant de toutes ses forces et tu la verrais radieuse
d’amour, d’admiration et de tendresse, te souriant, t’adorant et te bénissant. Tout
ce
que tu désiresa je le veux, tout ce
que tu crois est ma foi, tout ce que tu espèresb en ce monde et dans l’autre est mon espérance. Je suis faite de
toi et je suis à toi pour l’éternité car Dieu ne voudra pas séparer au ciel ce qu’il
a
fait indissoluble sur la terre. Je le supplie d’écouter la prière de nos deux
anges1, c’est-à-dire la nôtre et de nous
accorder la faveur de vivre et de mourir ensemble à la même minute main dans main,
aile dans aile.
J’attendais avec impatience qu’il fît assez jour pour lire ma
chère petite lettre adorée2 que je tenais sur mon cœur depuis la première petite aube. Enfin le
jour a paru et j’ai lu à travers mes baisers et mes larmes aussi car il y a des choses
bien tristes auxquelles je pense souvent et qui me navrent pour toi, mon sublime
martyr. Je ne t’en parle jamais, mon pauvre adoré, dans la crainte d’éveiller en toi
une douleur ou une inquiétude mais il n’y a pas de jour où je ne prie spécialement
le
bon Dieu de calmer tes craintes paternelles3 et de donner à tes chers enfants tout le bonheur dont ton cœur a
besoin pour être heureux sur la terre.
Mon bien-aimé, mon bien-aimé, mon
bien-aimé, si l’amour était une protection ta vie aurait été exempte de toutes les
tribulations humaines et jamais le mal n’aurait approché de toi. Mais l’amour ne peut
que s’affirmer dans le malheur sans pouvoir l’empêcher, je ne le sais que trop par
moi-même et c’est pourquoi mon cœur se serre et mes yeux se mouillent en te sentant
triste et malheureux dans la partie la plus tendre de ton cœur. Espérons qu’à force
d’amour nous ferons rayonner le bonheur sur tousc ceux que tu aimes et que cette année-ci verra la fin de tous tes
tourments. Ayons cette confiance en Dieu et en nous. Prions-le et aimons-nous de
toutes nos âmes c’est le meilleur moyen d’obtenir. Quant à moi c’est ce que je fais
depuis un bout de ma vie jusqu’à l’autre sans me lasser et toujours avec la même
confiance.
Je t’aime, mon doux adoré, je te souris, je te bénis.
J.
1 Léopoldine Hugo, morte le 4 septembre 1843, et la fille de Juliette, Claire Pradier, le 21 juin 1846.
2 Lettre de Victor Hugo à Juliette Drouet du 31 décembre 1863, à laquelle celle-ci répond. (CFL, t. XII, p.1318).
3 Adèle Hugo, la dernière fille de Victor Hugo, a quitté Hauteville House depuis le 18 juin 1863, pour suivre le lieutenant Albert Pinson qu’elle veut épouser.
a « désire ».
b « espère ».
c « tout ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle emménage dans Hauteville II, que Hugo achète pour elle, et dont il soigne la décoration.
- 14 avrilWilliam Shakespeare.
- 16 avrilAchat du 20, Hauteville pour Juliette, qui y emménagera deux mois plus tard. La famille Hugo y avait résidé avant d’emménager à Hauteville-House. Juliette en avait signé le bail de location le 19 mai 1863.
- 5 maiPar testament, Juliette Drouet institue Victor Hugo son légataire universel, et à défaut, les enfants de ce dernier. Elle nomme Victor Hugo son exécuteur testamentaire, et à défaut, Charles, puis François-Victor.
- 15 juinPremière nuit de Juliette Drouet au 20, Hauteville.
- 25 juilletElle pend la crémaillère dans sa nouvelle maison.
- 15 août-26 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
